René Knüsel, professeur à l’Université de Lausanne

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Le logement, clé de l’insertion sociale

Comment dénommez-vous votre logement ? Appartement, maison, logis, chez-soi, domicile, demeure, voire plus familièrement pénates, piaule, nid, baraque, repaire, bicoque ou encore garçonnière, pied-à-terre, parfois taudis ou bauge ? Le vocabulaire est riche, divers et varié.

Ces termes sont souvent utilisés comme substituts les uns aux autres. Ils reflètent des nuances auxquelles nous sommes plus ou moins sensibles ou sensibilisés. Pourtant, quel que soit le nom qu’on lui réserve, l’habitat constitue un lieu auquel on s’identifie, dans lequel on investit matériellement et affectivement.

Comment définir l’usage du logement chez nous ? Il s’agit d’une partie de l’espace public d’accès restreint. Plus précisément, le logement relève la capacité de revendiquer un droit exclusif à occuper un espace délimité contre les prétentions des autres. Occuper un logement relève d’un rapport de force, qui dans les sociétés développées se monnaie, plus qu’il n’est le fruit d’un combat.

Ce droit à l’exclusivité d’un espace « privé » est peu l’apanage des plus défavorisés. Il est quasiment nié pour les personnes sans abri qui sont dans l’incapacité d’imposer leur volonté sur un espace donné.

Le rapport que nous entretenons avec cet espace privatif n’est pas que matériel. Le philosophe Martin Heidegger le signifiait ainsi : “habiter” signifie “être-présent-au-monde-et-à-autrui”. Habiter est donc doté d’un sens plus large que se loger (Paquot, 2005). Habiter, c’est investir un lieu, prendre sa mesure, lui donner vie. Le logement octroie en contrepartie une dimension existentielle à l’homme, lui reconnaît une place de choix au sein de la collectivité. Se loger ne signifie, par conséquent, pas seulement occuper un certain nombre de mètres carrés d’espace réservé ou bénéficier de la qualité de la construction. C’est aussi se faire reconnaître et respecter dans sa nature profonde d’être humain.

Les difficultés d’accès au logement, indicateur de vulnérabilité

Ne pas disposer de la capacité à occuper un logement démontre une grande vulnérabilité, tant personnelle que sociale. Les personnes sans résidence stable sont constamment en porte-à-faux face au groupe. Elles ne bénéficient pas de cette reconnaissance minimale qui autorise la construction d’une confiance réciproque. Durablement confrontée à l’absence d’un abri stable, elles entrent fatalement dans une logique de transgression à répétition, sur-occupant les zones fréquentées, passant outre les règlements et autres lois, enfreignant les normes de conduites acceptées dans l’espace public. L’absence de domicile fixe se traduit essentiellement par un non-accès stable à un espace privé dans lequel sont garanties des conditions essentielles à l’équilibre physique et psychique que sont la sécurité, l’intimité, l’autonomie. Le logis offre un espace dégagé, au moins partiellement, du regard et de la surveillance d’autrui.

Le domicile se révèle par conséquent être bien plus qu’une protection, un refuge contre les mauvaises conditions météorologiques. Il est bien plus qu’un endroit dans lequel l’individu peut se reposer, se restaurer, se reconstituer, préserver ses effets personnels. L’habitat est un lieu d’identification à partir duquel l’être humain peut accéder de plain-pied à l’espace public (Laberge, 2001). La plupart d’entre nous pouvons avoir une utilisation de la rue, rationnelle, optimale et surtout conforme aux attentes sociales parce que nous disposons d’un accès à un espace privatisé nous permettant d’y accomplir tout ce qui est décrété d’usage intime et réservé, ce qu’il est convenu d’accomplir à l’abri du regard étranger.

L’hébergement d’urgence, impasse insertionnelle

C’est pourquoi les lieux d’hébergement d’urgence, tels la Tuile — aussi indispensables soient-ils — sont insuffisants à relever le défi posé par le problème du « sans-abrisme ». Tout en rendant hommage au travail essentiel, accompli inlassablement par les professionnels et les bénévoles, pour l’accueil et le réconfort des plus déshérités, il faut en souligner ses limites. Assurer jour après jour la satisfaction des besoins vitaux que sont le repos, le manger et l’hygiène ne constitue pas l’amorce d’une politique de lutte contre l’exclusion (Laberge, 2001). Ces pratiques relèvent du registre de la fraternité fondamentale entre êtres humains. Elles ne constituent pas et ne peuvent se substituer à une politique publique.

Tout autre doit être une politique d’insertion avec les plus démunis qui, pour espérer atteindre au moins partiellement ses objectifs, doit travailler à une dé-stigmatisation envers les sans-abri. Elle doit travailler des stratégies visant les mécanismes enfermant dans les affres de la dépendance et de la misère. Le droit d’accès à un habitat convenable est une pièce maîtresse d’un tel dispositif. Le projet mené dans le cadre de la Tuile de mise à disposition de logements accompagnés ou de transition et surtout d’un accompagnement au logement est parfaitement adéquat aux préoccupations d’insertion des plus démunis (Association La Tuile, 2013).

Pareils projets ne lèvent cependant pas l’hypothèque de l’accès au logement qui demeure conditionné par sa marchandisation excessive, sous nos contrées en particulier. Le marché du logement est devenu lieu de placement et de rentabilisation et parfois de spéculation financière. D’un bien d’usage, le logement est devenu bien d’investissement. Ce mouvement duquel ne participent pas que des « promoteurs véreux » mais aussi nos caisses de pension par exemple, tend à pousser à la hausse les prix des loyers.

La question de l’accès à un logement abordable concerne d’abord les personnes situées à la marge, souvent dans l’incapacité de remplir les standards attendus d’un futur locataire. Mais le temps n’est peut-être pas si éloigné qui verra une population toujours plus nombreuse concernée par cette question. La relative inélasticité actuelle du marché, pour certains types d’appartements en particulier, pourrait toucher non plus seulement le groupe des personnes en marge mais bien des cercles plus larges de précarisés, dont le paiement du loyer pourrait être une des sources majeures de vulnérabilité.

De marginal, le phénomène dont il est question ici, pourrait s’étendre. Aujourd’hui déjà, il ne concerne pas ou plus seulement les jeunes en situation de rupture familiale, les marginaux souffrant de troubles psychiques ou encore l’itinérance urbaine liée à la question des dépendances. Il est alimenté par la réduction de la taille des ménages liée au vieillissement de la population ou aux divorces.

Le logement individuel, clé de la reconnaissance publique

Que l’on soit locataire ou propriétaire, le logement atteste de la fiabilité sociétale, au travers de la relation financière et sociale qu’il suppose. Avoir une adresse sert de gage social dans la mesure où l’identification de l’habitant, une éventuelle prise de contact avec lui est jugée plausible par ce biais. Si la fonction administrative est connue et bien décrite, les fonctions financières et sociales du logement ont été moins développées.

Financière, tout d’abord, parce que l’occupation d’un espace exclusif exige en contrepartie le paiement d’un loyer ou d’une annuité hypothécaire. Même s’il relève d’un acte contractuel et volontaire, se loger entraîne une obligation socialement incontournable, mais sans contrainte légale comme peuvent l’être les cotisations à l’assurance-maladie. Le loyer doit être régulièrement honoré sous peine d’entraîner des sanctions matérielles comme l’expulsion, mais aussi sociales puisque le locataire devient de fait persona non grata auprès de l’ensemble des autres bailleurs.

L’occupant d’un logement s’engage par conséquent à trouver les moyens de financer son logement, faisant acte de participation sociale, à défaut d’être citoyenne. Il contribue ce faisant au développement social et économique de l’ensemble sociétal dans lequel il est inscrit. Relevons une fois encore qu’une partie de la population souffre de l’importance de cette ponction obligatoire, même si elle ne relève pas d’une obligation publique. Les stratégies de la plupart des familles défavorisées visent d’abord à honorer le loyer quitte à rogner sur le budget alimentation.

L’enjeu social du logement n’est pas négligeable non plus. L’habitat s’inscrit dans un cadre qui déborde largement la seule surface de son logement. Il s’étend à ses abords immédiats, la cage d’escalier, l’ascenseur, le hall d’entrée, le parking, les surfaces qui environnent l’immeuble, la rue qui y conduit, les rues voisines, la boulangerie, l’école, le jardin public… Cet ensemble varie naturellement selon l’individu, le moment, l’humeur (Paquot, 2005). Il est pourtant essentiel dans la représentation sociale qui est faite de ceux qui habitent un quartier ou un espace urbain.

Conclusion

L’accès à cet espace réservé qu’est le logement, utilisable en propre, est une des conditions essentielles de la reconnaissance sociale. A ce titre, le domicile n’est de loin pas seulement un abri contre les intempéries, ce à quoi il est trop souvent réduit dans la pensée populaire. Pouvoir disposer d’un habitat ouvre sur une reconnaissance par la collectivité des capacités individuelles à faire société. Ne pas pouvoir accéder à un logement rend difficile le dialogue avec le reste de la société.

Il faut paradoxalement disposer d’un espace privé pour pouvoir pleinement user de l’espace public selon les normes actuelles.  Le logement est à ce titre un indicateur très sensible de la précarité sociale.

Bibliographie :

Association La Tuile et Christinaz Madeleine, (2013). Projet de logements accompagnés, Fribourg, La Tuile.

Knüsel René, (2007), « L’hébergement de nuit à Fribourg : un travail avec la marge de la marge. Une observation conjointe de professionnels et de chercheurs », Les Politiques sociales, 3&4, pp. 116-133.

Laberge Danielle et Roy Shirley, (2001). « Pour être, il faut être quelque part : la domiciliation comme condition d’accès à l’espace public », Sociologie et sociétés, vol. 33/2, pp. 115-131.

Paquot Thierry, (2005). Habitat, habitation, habiter, CNAF/informations sociales, 122, pp. 48-54.