Caroline Reynaud, Professeure à la Haute Ecole fribourgeoise de travail social

Caroline REYNAUD

Le Festival de Soupes, symbole de lutte contre l’exclusion sociale

Une société qui produit de l’exclusion

Toute communauté et toute société portent en elles des mécanismes d’exclusion qui s’inscrivent au cœur des rapports de pouvoir entre les individus. Le refus d’entrer en relation, la mise à l’écart de l’autre, de celui qui diffère ou se distingue, les tentatives de domination d’un groupe par rapport à un autre, ont toujours existé et constituent des processus inhérents au vivre-ensemble.

L’exclusion définie comme « sociale » a été utilisée dès les années 1990 comme clé de lecture de nos sociétés occidentales (Karsz, 2004) pour dénoncer les effets de changements majeurs survenus au niveau économique, démographique et idéologique. Un contexte de crise, un marché globalisé, un libéralisme qualifié de « débridé », une concurrence exacerbée et le primat de la rentabilité engendrent la mise à l’écart, la précarisation et la fragilisation d’une partie importante de la population. Apparaissent alors de nouvelles catégories de personnes qui focalisent l’attention publique : les « surnuméraires », les « inutiles au monde », « les désaffiliés », les exclus de l’emploi, mais également toutes celles et ceux qui se situent dans une zone dite de « vulnérabilité » en lien avec l’instabilité de leur rapport au travail et la fragilité de leurs liens sociaux (Castel, 1995). La marginalité ne peut plus être renvoyée uniquement à une inadaptation individuelle, comme cela avait pu être le cas dans un contexte de plein-emploi. La présence en nombre de ceux qui sont alors décrits comme des « normaux inutiles » (Donzelot, 1998) remet en question les velléités intégratives des Etats-Providence et pose avec force la question de la cohésion sociale.

Le piège de la responsabilité individuelle et le retour de la morale

Aujourd’hui, les moyens de contrôles politiques des dynamiques propres aux marchés économiques et financiers mondialisés sont perçus comme limités, ce qui complexifie toute tentative d’action pour en diminuer les conséquences sociales. Alors que le problème devrait être considéré comme structurel, donc résolument social, un renversement des causes a lieu sur la responsabilité individuelle. L’échec ou la réussite au niveau socioprofessionnel sont de moins en moins supportés par des logiques collectives. Les trajectoires se singularisent dans une société marquée à la fois par un certain flou au niveau des références normatives et parallèlement par une survalorisation du travail, de l’activité et de la performance. Le défi consiste alors pour chacune et chacun à trouver une place qui assure en premier lieu une autonomie matérielle, mais qui permette également une reconnaissance sociale en termes identitaires.

Dans ce contexte, ce n’est pas en soi le déficit de ressources matérielles qui est à la base des logiques d’exclusion, mais bien davantage « les violences humiliantes » (De Gaulejac, 1996), la stigmatisation et la perte de liens d’appartenance qui accompagnent les situations de pauvreté. Les rapports aux institutions se transforment. L’accès à l’aide est soumis à de plus en plus de critères conditionnels, et les relations entre l’Etat et les citoyens se complexifient. Les réponses politiques se centrent essentiellement sur des dispositifs dits d’activation ou d’incitation qui renforcent la centralité de la norme d’autonomie individuelle. Celle-ci constitue le but à atteindre, tout en servant de principe de référence pour évaluer les attitudes de celles et ceux qui demandent une aide : elle se cristallise dans l’injonction paradoxale que révèle l’expression « Sois autonome ! » (Moriau, 2011). Dans un rapport social contractuel, il est exigé de personnes le plus souvent fortement démunies, dans des situations de précarité sévères, de faire la preuve de leur détresse et de leur manque de ressources, et quasiment simultanément de démontrer pouvoir s’engager et se mobiliser pour y faire face. Le déclin du modèle assurantiel (mutualisation des risques, principe de solidarité et droits acquis) au profit d’une logique de contrepartie, marque un retour en force de la morale : le droit s’efface pour laisser place à un discours sur les mérites de l’individu. Celui-ci se doit d’adopter certains comportements ou attitudes s’il souhaite bénéficier d’une aide. « Ce n’est pas la pauvreté qui provoque la honte, c’est une combinaison entre plusieurs sentiments dans le rapport à autrui : la différence, la condescendance, le sentiment d’injustice, la colère rentrée qu’on ne peut exprimer parce qu’il faut être reconnaissant » (De Gaulejac, 1996, p. 111).

Honte, isolement et souffrances psychiques sont fréquemment ressentis par les personnes qui, en proie à des difficultés diverses, se voient de plus en plus renvoyées à leur propre responsabilité. Est estimé et valorisé celui qui est utile, celui qui est occupé et participe, d’une manière ou d’une autre, à cette société dite de « pleine activité » (Castel, 2008). Cette participation sociale se fait parfois dans des conditions précaires et dégradantes, à l’image de la situation des travailleurs pauvres. Pour les autres, il s’agit de pouvoir légitimer une situation de dénuement ou de dépendance sur la base d’une « juste raison ». Le risque est grand de devoir faire face à différentes formes de jugements de valeur. L’exclusion « touche au sens que toute personne humaine est susceptible de placer dans son existence, elle renvoie aux thèmes de l’estime de soi, du respect, de la dignité ou de l’amour-propre (…) car aujourd’hui, ce dont se plaignent toute sorte d’acteurs (…) ce n’est pas seulement d’être privés de l’accès aux fruits de la modernité, ou menacés d’en être expulsés. C’est aussi, et surtout, du regard porté sur eux, ou qui les évite, du mépris, de la disqualification, voire de la stigmatisation, qui les privent de l’estime de soi » (Wieviorka in Elias, 1997).

La perte de reconnaissance :
une mise à l’écart sociale et symbolique

Les processus de désinsertion naissent de l’interaction entre des structures sociétales et des trajectoires individuelles. Les personnes qui souffrent d’un déficit de capitaux économiques et culturels ont davantage de risques de ne pas pouvoir répondre aux exigences de leur contexte de vie. Ce que désigne l’exclusion avant tout est cette forme de mise à l’écart sociale et symbolique, cette perte de reconnaissance, qui touche de manière particulière celles et ceux qui n’ont plus (ou que partiellement) accès aux principales références normatives encore en vigueur dans nos sociétés : réussite professionnelle, pouvoir de consommation, logement digne et inscription dans des réseaux sociaux valorisants et valorisés.

Sens et vécus du Festival de Soupes révélés par les témoignages des livres d’or

En affichant crânement, au cœur de la ville, la présence de l’exclusion sous ses différentes formes, le Festival de Soupes tente d’agir contre la relégation sociale et symbolique de toutes celles et ceux qui en sont les victimes. « Festival » et « Soupe », deux mots magnifiques, surtout lorsqu’ils se retrouvent au cœur de la ville et des gens ». A l’heure des mesures d’éloignement et des tentatives de faire disparaître les « indésirables » des lieux publics, le festival rappelle l’existence de la vulnérabilité en offrant un espace positif, digne et non misérabiliste pour la rendre visible. L’essentiel n’est pas dans la soupe. « Les carottes ont eu de la peine à cuire… mais est-ce là l’essentiel ? Il y avait tellement d’autres choses autour… ». « Je marchais comme un somnambule ; une lueur interne me guidait… J’avais rendez-vous avec l’essentiel ! »

Un lieu de rencontres improbables

« Ce que je sais essentiel, c’est qu’on soit ensemble ». Le Festival de Soupes permet la constitution d’une sorte de communauté virtuelle, éphémère et utopique parce qu’elle se dégage des contraintes du quotidien ordinaire. Il institue un espace de rencontres improbables en gommant les effets géographiques séparatistes des statuts sociaux et des appartenances. « Cette soupe, c’est plus que l’amour, c’est la rencontre des êtres de toutes couches sociales ». Mais qui vient la faire cette soupe ? Qui aide et qui est aidé ? Mais qui la mange cette soupe ? « La mangeuse de soupe est ma femme ». Ma femme, ta voisine, le candidat au Conseil d’Etat, mon pote… tes gosses… le conseiller fédéral mais aussi « die arme Leute ». A l’intérieur de cette « coupole ronde », de ce « manège enchanté », qui donne quoi et à qui ? Comme ça sent bon quand on perd les repères ; comme ça sent bon quand les catégories se dissipent. « C’est le rendez-vous attendu durant toute l’année pour les bourges, les aristos, les tocards, les laissés pour compte, le rendez-vous incontournable où l’on savoure cette soupe réconciliatrice entre un morceau des Doors et Edith Piaf. » Toi, moi, nous, l’artiste, le bénévole, l’é(xc)lu… Ne suis-je pas tout ça à la fois ? « Il en faut quelques-uns comme vous pour que bon nombre d’entre nous se rencontrent ». Mais qui êtes-vous et qui sommes-nous ? « Fantastique repas et soirée. A table : une Fribourgeoise, un Genevois, un couple de Mongolie ». « Les soupes qui y sont servies réunissent des saveurs différentes qui dégagent ce fumet unique lié à la composition humaine ». « Quelques instants précieux pour un apprentissage de tissage de différences. Le chaudron a mélangé les soupes, de tous milieux et de tous horizons ». Un échange entre des « cultures » au sens large : « Faire communier toutes les couches sociales », « mélanger géographiquement et socialement « la haute » et « la basse » ». Des images, comme des instants volés. « Cela donne une photo magnifique pleine de lumières, une femme avec un pull léopard et un chapeau de cow-boy dansant avec un homme noir avec une belle chemise bleu jeans. Un accordéoniste vêtu de noir de 2 mètres, un guitariste qui tape du pied ». Dans un coin, des enfants éclatent de rire. Une jeune femme se lève et danse. Un vieil homme observe, songeur. A côté de lui, quelqu’un s’est assoupi… Et le temps d’une soirée, au mieux d’un festival, apprécier, pour certains, de croire à un leurre. « Tous égaux devant la mort, tous égaux devant la soupe (…) A fond… si le vin chaud ne nous couche pas avant. Et là pour sûr on est tous égaux ».

Un équilibre fragile et temporaire

« (…) riche, moyen et pauvre, aujourd’hui, j’ai constaté qu’ensemble la communauté a existé ». Mais l’équilibre de cette communauté est fragile. Les réflexes humains d’exclusion ressurgissent parfois… lorsque quelqu’un dénonce l’occupation du lieu par les autres, ceux qui ne sont pas comme lui et qui n’en ont pas vraiment besoin. « N’est pas exclu qui veut » (Karsz, 2004). Et le retour de l’opposition du nous contre le vous qui s’inscrit dans un rapport de domination, avec le souhait d’inverser, pour un soir au moins, la violence symbolique. Et si nous aussi on pouvait prendre le pouvoir, et si nous aussi, le temps d’une soupe seulement, on pouvait choisir de vous exclure, vous, les « nantis ». L’équilibre est fragile parce que le fait qu’il soit une sorte d’artefact temporaire revient à la conscience de certains. « Je voudrais que ce moment ressemble à autre chose. De l’amour, le partage ne suffit pas, l’échange des mots est court et aimable mais peu intense. Ce moment devrait durer toute l’année ». Et regarder l’autre, interagir avec lui, c’est aussi prendre conscience de la difficulté de sa propre réalité. « Si vous saviez… combien il m’en coûte de regarder votre quotidien alors que se détricote le mien (…) mourir demain, pour vivre une heure de votre demain, voilà le « deal » que je propose à la vie ».

La fête… un temps d’arrêt de la souffrance

Pour beaucoup, le festival semble pourtant marquer un temps d’arrêt de la souffrance. « Ça boelle, ça gueule puis ça pleure ou ça rigole. Mais on s’en fout qu’on soit riche ou sans l’sou. Ici, on vit l’moment. On vient pour être content ». La valeur du lieu est liée à son caractère festif et joyeux, non moralisant, qui éloigne le spectre de la misère et de la charité. « C’est difficile d’écrire. Moi qui voulais me donner le tour. Vous m’avez donné espoir. Merci ». Le caractère spécifique du festival tient dans sa définition de manifestation culturelle qui permet à toutes et tous d’accéder à des dimensions artistiques et esthétiques souvent oubliées. « Les larmes venaient souvent devant la beauté des accords retrouvés. Les larmes venaient, mais pas le chagrin, que j’avais laissé dehors dans le froid ». « Seul, malheureux, abandonné, je ne savais pas où aller ce soir. J’ai appris qu’il y avait cette tente ouverte. Je ne suis pas ou pas encore SDF, mais merci, vous m’avez réchauffé le cœur, vous m’avez réchauffé l’âme, entre guillemets, vous m’avez beaucoup donné ce soir. Merci, merci, merci ». Il est essentiel d’être là, de partager ce moment avec un autre, de prendre le temps de le regarder, de lui donner une place, de reconnaître son importance et sa valeur. « C’est un privilège de jouer les étincelles de décembre à coup de « soupes chaudes » et de chansons d’un soir sous la tente du kiosque à musique du cœur… ». Entre estime de soi et regard de l’autre se joue une véritable négociation identitaire. « J’aime ce groupe qui m’accueille avec un sourire des tripes, je trouve qu’ils ont du courage de me supporter ».

Exister : être entendu et reconnu !

Le festival, c’est un événement majeur dont on parle et auquel tu es fier de participer. « On est là depuis le début, on aime ça depuis le premier jour (…) donc on reviendra l’année prochaine ». « On est venu, on a vu, on a participé, on a aidé, on a bien ri, on a… ». La musique là… tu l’entends… C’est là où il faut être, c’est là où quelque chose se passe, c’est à ne pas rater… C’est là où tu existes. C’est là où tu dragues aussi… « La soupe promet, les femmes, cela dit, ne sont pas assez nombreuses. Les seules présentes sont un concentré réjouissant, délicieux, de charme, de beauté et de sensualité… Pourquoi chercher ailleurs ». C’est un endroit où tu peux t’exprimer. « Y a-t-il vraiment de l’alcool dans ce vin chaud, bordel ? » Etre reconnu… « Piccolo, ton vin chaud, il est top ». Témoigner… « Bonsoir, je suis un homme étranger (requérant d’asile) et suis en Suisse depuis trois ans et demi. J’habite à Romont, souvent je viens à Fribourg car si je reste là-bas, je m’ennuie beaucoup. (…) Je trouve que cette soirée est magnifique et je me sens bien ici. Enfin, je vous souhaite bonne année et bon Noël ». « Ça nous fait oublier que nos opinions ne comptent pas dans ce monde qui décide tout sans nous ! » Etre entendu. « Ah voici Noël, je suis tout seul, mais j’espère que l’année prochaine sera meilleure ». Etre entendu, sans exigence et sans condition, et pour un soir ou au mieux quelques-uns, avoir une place signifiante, exister. « Un vrai petit bonheur, de se trouver un petit coin de table et d’échanger quelques paroles avec la personne qui se trouve en face. » « Merci pour les instants de paix que j’ai passés chez vous ». Face aux sentiments de détresse et d’insécurité qu’engendrent la perte d’un logement ou une précarité financière, les lieux qui assurent un confort matériel et surtout affectif sont précieux.

Un lieu de revendication d’une association

Derrière l’aspect éphémère du festival, il y a la revendication à plus long terme d’une association qui, avec l’aide de différents partenaires, cherche à promouvoir la réflexion sur les enjeux liés à l’exclusion ou à la pauvreté, et de manière plus spécifique sur les difficultés liées à la perte d’un logement. Un travail important consiste à déconstruire et à faire évoluer les représentations en articulant responsabilité individuelle et sociétale. Il s’agit de rappeler l’existence des inégalités sociales, des injustices et des diverses contraintes qui pèsent sur certains parcours de vie et de rendre compte de la violence de certaines souffrances sociales. Le défi est double: assurer le financement et le fonctionnement de lieux d’accueil et d’accompagnement individuel vers la réinsertion, de logements accompagnés, sans perdre de vue la nécessité d’œuvrer en termes de sensibilisation politique et publique.

Listes de références

Castel, R. (1995). Les métamorphoses de la question sociale. Paris, France : Fayard.

Castel, R. (2008, 8 juillet). « Travailler plus, pour gagner quoi ? » Le Monde.

Donzelot, J. (1996). « Les transformations de l’intervention sociale face à l’exclusion. » Dans S. Paugam (dir.), L’exclusion, l’état des savoirs (p. 88-100). Paris, France : La Découverte.

Elias, N. (1997). Les logiques de l’exclusion. Paris, France : Fayard. (Ouvrage original publié en 1965).

Gaulejac de, V. (2008). Les sources de la honte. Paris, France : Desclée de Brouwer. (Ouvrage original publié en 1996).

Gaulejac de, V. & Taboada-Leonetti, I. (1994). La lutte des places. Paris, France : Desclée de Brouwer.

Karsz, S. (2004). L’exclusion, définir pour en finir. Paris, France : Dunod.

Moriau, J. (2011). « Sois autonome ! Les paradoxes des politiques publiques à destination des jeunes adultes en difficulté. » Dans M. Goyette, A. Pontbriand & C. Bellot (dir.), Les transitions à la vie adulte des jeunes en difficulté. Concepts, figures et pratiques. Québec, Canada : Presses de l’Université.